
En baie de Somme
« Les phoques, en fait, c’est comme les rats ». Avec cet aphorisme (dont la signification reste encore obscure), Sophie place l’animal ci-devant nommé au centre de notre excursion en baie de Somme. Mais revenons à la genèse de cette journée. Dès potron-minet (7h30), nous nous retrouvons à la base nautique de l’ACBB : Franck, le gentil organisateur, Virginie, Cécile, Borhane, Bruno, Jeanne, François, Flavie, Hélène, Antoine, Sophie, accompagnée d’Alex, un transfuge helvète fuyant la fin du secret bancaire. Un remake des « 12 Salopards »… Malgré les e-mails catastrophistes de la veille et les avertissements apocalyptiques de Franck (mauvais temps, vent force 3 à 5 sur place), les plus débutants d’entre nous gardent l’espoir chevillé au corps : quoiqu’il en coûte, nous voguerons en Baie de Somme ! Insouciants que nous sommes… Mais nous craignons de ne pas apercevoir la colonie de veaux-marins et de phoques gris, principal argument de vente de notre G.O. pour cette sortie.
Sur ces entrefaites, nous chargeons le camion et partons alors que le jour se lève. La banlieue laisse bientôt place aux champs de betteraves, aux maisons de briques et aux cathédrales : bienvenue en Picardie (ne manque plus que la centrale atomique chantée par les VRP). Comme nous arrivons au Hourdel, les prévisions de Franck « Gillot-Pétré » se révèlent – fort heureusement – inexactes : grand ciel bleu, aucun nuage et une légère brise qui ne préjugent rien d’insurmontable. Ceux qui avaient négligé la crème solaire en seront pour leurs frais…
La mise à l’eau est prompte. Nous nous rendons compte que le courant est puissant dans la baie. Mais à marée montante, il nous poussera dans la bonne direction, vers Saint-Valéry-sur-Somme, notre destination. Rapidement, nous cherchons les phoques dont Franck nous a tant parlé. Et, mieux inspirées que pour la météo, ses promesses se révèlent exactes ! Timidement, un phoque, puis un second, montrent leur tête : seul le haut de leur crâne dépasse de l’eau et quatre gros globes noirs – leurs yeux – nous toisent. Ils disparaissent dès que nous les regardons avec quelque insistance. Pour réapparaître un peu plus loin…
Ce petit jeu dure de longues minutes, tandis que nous progressons vers Saint Valéry. Mais le port est encore loin. Nous longeons le chenal ; les bouées vertes que nous rasons par notre tribord sont quasiment à l’horizontale, couchées par le courant. Au-delà de l’eau, d’immenses étendues de sable. Etrange impression de naviguer en plein désert… Sur l’un des bancs, deux phoques prennent un bain de soleil, adoptant la position fort peu orthodoxe (pour nous autres Hommes) de la « banane ». Nous dépassons aussi des locaux (comprendre des Picards). Borhane, toujours avide d’étoffer sa – déjà très haute – culture culinaire, « cuisine » une kayakiste sur le type de phoques que l’on trouve ici : sont-ils de la même espèce que ceux que l’on trouve au Canada (sous-entendu pour Borhane, et pour lui seul : les prépare-t-on de la même manière) ? Eh bien oui (soulagé, Borhane ?). Mais nous apprenons une subtilité : en raison de la marée, les phoques d’ici naissent sans la grosse fourrure blanche qui a fait les beaux jours de BB. La mer recouvrant les bancs de sable à chaque marée (ce qui n’est pas le cas avec la banquise), les petits doivent pouvoir nager immédiatement. L’épaisse fourrure se gorgerait d’eau : elle est donc expulsée par la mère à la naissance, soigneusement pliée à côté du petit. Ô génie de la nature ! C’est fou la quantité de choses que l’on apprend assis dans un morceau de plastique vaguement effilé. Preuve que le kayak rend intelligent. Sur ce, nous poursuivons notre chemin, non sans que Franck, dans une quête effrénée d’authenticité qu’on ne lui connaissait pas (version « the ultimate experience of kayaking »), ait testé la paire de pagaie de bois à pales symétriques auprès de notre informatrice, terrorisée autant que charmée par cette outrecuidance. Ô mystère de la femme ! Verdict de l’expérience : « c’est vraiment différent ». Chacun de nous est abasourdi par la fulgurance de ce commentaire. Ô puissance de l’esprit !
Nous arrivons enfin à Saint Valéry. Cette métropole locale étale ses maisons bourgeoises de briques le long de la rive aménagée. Un marché est installé sur la place au bord de l’eau et les odeurs de poulet grillé et de charcuterie viennent provoquer nos narines. Il est bientôt midi et nos estomacs commencent à se manifester. Manger ! Arrivé au bout du remblai, nous faisons un petit tour dans le port et décidons d’accoster à l’entrée du havre. Mal aménagé, le quai peine à retenir derrière ses rondins vermoulus un amalgame vaso-terreux : nous voici revenus au temps des âges farouches et de ses techniques ancestrales ! Les plus hardis anticipent la montée rapide de l’eau et grimpent avec leur kayak au sommet de la digue. Franck – qui ne laisse pas échapper la moindre occasion de se faire remarquer – entreprend de reconstituer la barrière des fermiers généraux ici en baie de Somme et exige l’octroi aux promeneuses, terrifiées par ce grand escogriffe à la barbe chabalesque et au rire hystériquement mécanique.
Mais bien vite nos ventres réclament leur dû : c’est l’heure de passer à table. Tous les stades de l’Evolution seront représentés dans ce grand déballage de création culinaire. Debout, loin en haut de l’échelle de la Civilisation, Borhane, encore lui, éblouit nos papilles avec un cake saumon-épinards à séduire les gourmets les plus blasés. Tandis que tout en bas, François se débat avec des tranches de jambon sous cello et du mousson de canard en plastique. Antoine opte pour une expérience extrême, fruit d’une expédition dans les lointaines et sauvages îles britanniques : sandwich jambon/mature cheddar, assaisonné d’une moutarde au miel et piment rouge sortie du plus profond des montagnes galloises. Mais il se déboîte la mâchoire sur le pain acheté la veille – erreur fatale… Arrivé au dessert, Flavie et Jeanne sortent leurs armes de persuasion massive : brownie aux noix et gâteau au chocolat. Succès unanime ; nous anticipons déjà un retour difficile. Nous singeant, un phoque déguste devant nous un splendide poisson cependant qu’il fait la planche. Mais la description de cette scène champêtre serait incomplète sans son environnement sonore. Comprendre : les calembours de Franck. A la manière d’un Guillaume Tell du Verbe, il improvise, décoche ses bons mots, n’épargnant de sa repartie aucune phrase de ses compagnons – laissés pantois par son brio. Les reproduire ici serait vain et ne permettrait pas d’en retirer la substantifique moelle. Bref, un bien piètre hommage au génie de son auteur.
Il est temps de rembarquer. Nous ne sommes pas encore à l’étale et le premier kilomètre est pénible : digestion, vent et courant contraires forment un cocktail peu amène. Puis le calme se fait sur l’eau.
Bruno s’immisce dans une sorte de mangrove – d’immenses étendues de branches émergeant de l’eau telles une forêt d’asperges. A contre jour, le soleil se reflétant sur l’eau plane, l’homme évolue avec grâce tel un Daktari du bayou picard. Il est bientôt imité par l’ensemble de la troupe, qui progresse en ordre dispersé et – pour une fois – en silence. Instant magique… D’autant que les phoques font leur réapparition. Ils suivent tout d’abord discrètement les kayaks, pour se faire moins discrets par la suite. Borhane et François, qui, semble-t-il, intéressent particulièrement nos nageurs à fourrure, en oublieraient presque de pagayer. Ils sont à la traîne !
Résultat : revenu le premier à notre point de départ, Bruno attend, suivi d’Hélène, à qui le brownie de Flavie semble avoir donné des ailes. Progressivement, le reste de la troupe les rejoint. Comme nous avons encore un peu de temps (il n’est que 16 heures), Franck propose de pousser jusqu’au « Bunker » près de l’embouchure. Chacun acquiesce. Nous longeons alors la grande plage du Hourdel. Au loin sur la grève, nous distinguons effectivement un bunker qui a basculé à moitié, sous son propre poids. Mais ce que nous remarquons surtout, c’est une zone de hauts fonds qui procure de belles vagues… Un vrai pousse-au-crime. Pour certains d’entre nous (dont François, Franck, Cécile, Borhane, Bruno, Hélène et Antoine), l’appel du surf est le plus fort. Quelques tentatives se révèlent fructueuses, notamment une très belle glisse de Franck (qui manifeste sa satisfaction en poussant de petits cris stridents). Mais globalement, à part quelques habitués – qui se reconnaitront, il n’est point besoin de trop les flatter – la maîtrise technique n’est pas suffisante pour pleinement profiter des offrandes de Poséidon. Il est temps de retourner aux séances en piscine !
17h00 : il faut rentrer ; les organismes sont fatigués. Un à un, les kayaks sont échoués sur la plage. Soucieux d’impressionner l’assistance pour ne pas laisser le beau rôle à Franck, François emprunte une embarcation pour montrer son savoir-faire en esquimautage. Mission accomplie, surtout lorsqu’il transforme le kayak de mer en centrifugeuse pour gâteau au chocolat… celui que Jeanne avait oublié dans le compartiment étanche.
Nous rangeons les bateaux dans la remorque, avant d’entamer une séance de strip-tease involontaire très remarquée de la population locale. Il est l’heure de prendre congé. Transis, fourbus mais heureux, nous rentrons vers Paris… avec la banane. Un grand merci à Franck pour l’organisation de cette journée qui, pour certains, fut leur première sortie en mer !
Antoine

Merci Antoine !
Celui des opticiens n’aurait pas fait mieux :)
On n’avait pas cassé la motogodille, et on a pagayé, je ne sais pas qui de nous aurait échangé sa jolie petite vahiné contre une grosse qui sache pagayer mais cet article fait rêver :)
merci encore :)
et non, le strip-tease n’est JAMAIS involontaire, c’est un rituel ACBBesque ! qu’on se le dise, à poil, en ville, c’est une habitude !
tu verras, tu t’y feras :)
Amitiés
Cécile
… Je remarque qu’aucun de nous n’a été capable de prendre en photo l’un de ces foutus phoques !
;)
il y en a plein dans l’album de Sophie, mais il faut savoir que s’en est :)
Tu Tu tu !!
j’avais fait des photos des phoques banane, je pense que je les avais mises sur le ftp
après, c’est l’admin qui a fait son choix…
par contre, aucune photo de rats… ^^
Oui c’est vrai, j’ai oublié de mettre tes minis bananes et comme mon serveur avait été réinstallé je ne les ai plus à ma disposition. Si tu me réenvoies la meilleure, je l’ajoute à ton album…
Question de néophypte (mais qui était pourtant là à la sortie baie de Somme): c’est quoi des phoques banane?
Sinon, bravo Antoine pour ton super reportage et ta prose enlevée! Ah et une petite précision: je n’ai nullement besoin de Brownie (même si celui de Flavie était délicieux) pour voguer rapidement sur les flots, c’est juste qu’une picarde ne peut que pagayer prestement et lestement en baie de Somme!
Non pas des phoques banane, banane :)
Mais des phoques en position de la banane, tête et queue relevées, pour avoir le moins possible de surface avec l’eau lorsque la marée est montante.